Singapore
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Context
Twelve days in October, from Geneva to Singapore. On arrival, a garden city breathes beneath a haze drifted in from Sumatra, thick enough to swallow colours, the cargo ships in the strait, and sometimes faces.
These pages never settle the line between what I saw and what I thought I saw: buildings that grow overnight, screens that draw in those who lean over them, a square of grass where the city's noise dies away. This isn't a travelogue. It's closer to the journal of a tipping point, between the work of hands and the work of machines, between the old orchard and the shop window, between attention and absorption.
Contexte
Douze jours d'octobre, de Genève à Singapour. À l'arrivée, une cité-jardin respire sous une brume venue de Sumatra, assez épaisse pour avaler les couleurs, les cargos du détroit et parfois les visages.
L'ensemble ne tranche jamais entre ce que j'ai vu et ce que j'ai cru voir : des immeubles qui grandissent pendant la nuit, des écrans qui aspirent ceux qui s'y penchent, un carré d'herbe où le bruit de la ville s'éteint. Ce n'est pas un récit de voyage, plutôt le journal d'un point de bascule, entre le travail des mains et celui des machines, entre l'ancien verger et la vitrine, entre l'attention et l'absorption.




2026, Oct 12 - Switzerland, Geneva- The transition of cleaning operations - Transition de la technique de surface
Geneva Airport. A female employee in her fifties moves through the cold, gleaming aisles of Terminal 1, near gate C55. Her gait is visibly worn, moving with economy, her hand gripping the side metal handle of a gray cart with two large compartments. The broom heads, with their bristles pointing skyward, sway back and forth depending on the floor surface.
She reaches another cart, also with two waste compartments, where a small digital head perched between the two bins reveals a simplified face on a black background—two dots for eyes and a vague smile. Electric blue, the official color of trust. Sometimes it winks randomly, without noticing any of the children surrounding it, looking on with wonder. An empty shell.
The children wear the same slightly confused expressions of curiosity that can be seen in early black-and-white urban videos. The employee, for her part, pays no attention to the machine; she bypasses it without animosity for everything it might represent. Indifference. Only 3 years left until retirement anyway.
This robot is almost useless. It wanders like a damned soul along an endless hall where static trash cans are stationed every 10 meters. Its selective sorting collects almost nothing. Rushed travelers ignore it, dodge it, and sigh when they are forced to step around it. It is several steps behind its environment. It could have been equipped with a floor-cleaning kit, polishing pads, a holographic map of the floors and boarding gates, a signature scent diffuser, a listing of departure times, and a voice that answers questions in real time. None of that. It nearly bumps into the rows of armchairs in a pattern of random trajectories.
Yet here and now, two eras collide. The birth of autonomous robotics and the death of repetitive human labor. The tipping point, right before our eyes. A creature of flesh who has repeated the same gestures thousands of times will soon retire to make way for a synthetic creature—cheerful, willing, infinitely patient—that will perfect its technique and serve millions of users for centuries to come.
Aéroport de Genève. Une employée dans la cinquantaine se déplace dans les allées froides et reluisantes du terminal 1, au niveau de la porte C55. Elle est visiblement usée dans sa démarche, se déplace avec économie, agrippée sur la poignée métallique latérale d’un chariot gris à 2 larges compartiments. Les tresses des têtes de ses balais pointant vers le ciel bougent d’avant en arrière en fonction de la surface au sol.
Elle arrive à hauteur d’un autre chariot, deux compartiments à déchets lui aussi, une petite tête digitale juchée entre les deux bacs révèle un visage simplifié sur fond noir, deux points pour les yeux et un sourire vague. Bleu électrique, couleur officielle de la confiance. Parfois il cligne d’un œil, aléatoirement, sans voir aucun des enfants qui l’entourent, circonspects. Une coquille vide.
Les enfants arborent les mêmes sourires de curiosité un peu confus qu’on peut observer dans les premières vidéos urbaines en noir et blanc. L’employée, elle, n’accorde aucun regard à la machine, elle la contourne sans animosité pour tout ce qu’elle pourrait représenter. De l’indifférence. Plus que 3 ans avant la retraite de toute façon.
Ce robot est presque inutile. Il déambule comme un damné le long d’un hall interminable où des poubelles statiques sont postées tous les 10 mètres. Son tri sélectif ne récolte presque rien. Les voyageurs pressés l’ignorent, l’esquivent, soufflent quand ils sont contraints de le faire. Il a plusieurs temps de retard sur son environnement. Il aurait pu être équipé d’un kit de nettoyage au sol, de patins polissants, d’une carte holographique des étages et des portes d’embarquement, d’un diffuseur de parfum signature, d’un listing des horaires de départs, d’une voix qui répondrait aux questions en temps réel. Rien de tout cela. Il se cogne presque aux rangées de fauteuils dans un schéma de trajectoires aléatoires.
C’est pourtant ici et maintenant que s’entrechoquent deux époques. La naissance de la robotique autonome et la mort du labeur répétitif humain. Le point de bascule, sous nos yeux. Une créature de chair qui a répété les mêmes gestes des milliers de fois prendra bientôt sa retraite pour céder sa place à une créature synthétique, enjouée et volontaire, d’une patience infinie, qui perfectionnera sa technique et servira des millions d’usagers durant les siècles à venir.
2026, Oct 13 - Bay of Bengal, 39,000 feet altitude - Golfe du Bengale, 39,000 pieds d’altitude
What day is it? How many hours of jet lag since the last layover? How many millions of germs absorbed from the 250 other passengers, my ass crushed from sitting for so long. Sticky skin and a stiff neck.
I’m not watching any entertainment. My focus is glued to the flight map. Distance traveled, time remaining before landing, names of cities flown over, headwinds, all of this genuinely matters to me.
I make sure the aircraft doesn't veer off course and, should that happen, I would inform the crew. Multiple sources of quick-release sugars in my blood. My role is vital. It’s my defense mechanism.
We shouldn't be here, above a raging Bay of Bengal, 4.7 km deep in places, hurtling at 869 km/h through pitch darkness, buffeted by winds at -56.5 degrees Celsius, at 39,000 feet altitude.
Quel jour sommes-nous? Combien d’heures de décalage depuis la dernière escale? Combien de millions de germes des 250 autres passagers absorbés, le cul broyé de rester assis. La peau collante et la nuque raide.
Je ne regarde aucun divertissement. Mon attention est rivée sur la carte de vol. Distance parcourue, temps restant avant atterrissage, noms des villes survolées, vent de tête, tout ceci m’importe sincèrement.
Je m’assure que l’appareil ne dévie pas de sa trajectoire et au cas échéant, en ferais part à l’équipage. Plusieurs sources de sucres rapides dans le sang. Mon rôle est capital. C’est mon mécanisme de défense.
Nous ne devrions pas être ici, au-dessus d’un golfe du Bengale déchaîné et profond de 4.7km par endroits, lancés à 869 km/h dans un noir absolu, chahutés par des vents à -56.5 degrés Celsius, à 39.000 pieds d’altitude.


2026, Oct 14 : Singapore, River Valley : The mist that swallowed colors - La brume qui avalait les couleurs
A absolute, gray mist has fallen over the city. Thick and milky, it crackles when you touch it, like an old cathode-ray television.
It has swallowed the colors of the flowers and trees. The children no longer laugh, and the tropical birds keep quiet. The taste of burning wood.
"Hell is playing out north of Sumatra” the taxi driver confided in me, his eyes fixed on the rearview mirror. The fires. The wind. El Niño. Indonesia. Otherness.
The authorities issue daily reports. The mist is hard to accept for a country that rarely loses control. They are considering legal action.
Our throats send us very faint signals. FFP2, N95, KN95, DS2, KF94, P2. That old memory. Some people are wearing them in the street.
Une brume grise et absolue est tombée sur la ville, épaisse, laiteuse, elle grésille quand on la touche, comme une vieille télévision cathodique.
Elle a avalé les couleurs des fleurs et des arbres. Les enfants ne rient plus, les oiseaux tropicaux observent le silence. Le goût du bois brûlé.
L’enfer se joue au nord de Sumatra, le chauffeur de taxi m’a confié, les yeux dans le rétroviseur. Les feux. Le vent. El Niño. L’Indonésie. L’altérité.
Les autorités dressent un bilan journalier. La brume est mal vécue par un pays qui perd rarement le contrôle. Elles envisagent la justice.
Nos gorges nous envoient des signaux très légers. FFP2, N95, KN95, DS2, KF94, P2. Ce vieux souvenir. Certains le portent dans la rue.
2026, Oct 13 - Bay of Bengal, 39,000 feet altitude - Golfe du Bengale, 39,000 pieds d’altitude
2026, Oct 12 - Switzerland, Geneva- The transition of cleaning operations - Transition de la technique de surface
What day is it? How many hours of jet lag since the last layover? How many millions of germs absorbed from the 250 other passengers, my ass crushed from sitting for so long. Sticky skin and a stiff neck.
I’m not watching any entertainment. My focus is glued to the flight map. Distance traveled, time remaining before landing, names of cities flown over, headwinds, all of this genuinely matters to me.
I make sure the aircraft doesn't veer off course and, should that happen, I would inform the crew. Multiple sources of quick-release sugars in my blood. My role is vital. It’s my defense mechanism.
We shouldn't be here, above a raging Bay of Bengal, 4.7 km deep in places, hurtling at 869 km/h through pitch darkness, buffeted by winds at -56.5 degrees Celsius, at 39,000 feet altitude.
Quel jour sommes-nous? Combien d’heures de décalage depuis la dernière escale? Combien de millions de germes des 250 autres passagers absorbés, le cul broyé de rester assis. La peau collante et la nuque raide.
Je ne regarde aucun divertissement. Mon attention est rivée sur la carte de vol. Distance parcourue, temps restant avant atterrissage, noms des villes survolées, vent de tête, tout ceci m’importe sincèrement.
Je m’assure que l’appareil ne dévie pas de sa trajectoire et au cas échéant, en ferais part à l’équipage. Plusieurs sources de sucres rapides dans le sang. Mon rôle est capital. C’est mon mécanisme de défense.
Nous ne devrions pas être ici, au-dessus d’un golfe du Bengale déchaîné et profond de 4.7km par endroits, lancés à 869 km/h dans un noir absolu, chahutés par des vents à -56.5 degrés Celsius, à 39.000 pieds d’altitude.
Geneva Airport. A female employee in her fifties moves through the cold, gleaming aisles of Terminal 1, near gate C55. Her gait is visibly worn, moving with economy, her hand gripping the side metal handle of a gray cart with two large compartments. The broom heads, with their bristles pointing skyward, sway back and forth depending on the floor surface.
She reaches another cart, also with two waste compartments, where a small digital head perched between the two bins reveals a simplified face on a black background, two dots for eyes and a vague smile. Electric blue, the official color of trust. Sometimes it winks randomly, without noticing any of the children surrounding it, looking on with wonder. An empty shell.
The children wear the same slightly confused expressions of curiosity that can be seen in early black-and-white urban videos. The employee, for her part, pays no attention to the machine; she bypasses it without animosity for everything it might represent. Indifference. Only 3 years left until retirement anyway.
This robot is almost useless. It wanders like a damned soul along an endless hall where static trash cans are stationed every 10 meters. Its selective sorting collects almost nothing. Rushed travelers ignore it, dodge it, and sigh when they are forced to step around it. It is several steps behind its environment. It could have been equipped with a floor-cleaning kit, polishing pads, a holographic map of the floors and boarding gates, a signature scent diffuser, a listing of departure times, and a voice that answers questions in real time. None of that. It nearly bumps into the rows of armchairs in a pattern of random trajectories.
Yet here and now, two eras collide. The birth of autonomous robotics and the death of repetitive human labor. The tipping point, right before our eyes. A creature of flesh who has repeated the same gestures thousands of times will soon retire to make way for a synthetic creature, cheerful, willing, infinitely patient, that will perfect its technique and serve millions of users for centuries to come.
Aéroport de Genève. Une employée dans la cinquantaine se déplace dans les allées froides et reluisantes du terminal 1, au niveau de la porte C55. Elle est visiblement usée dans sa démarche, se déplace avec économie, agrippée sur la poignée métallique latérale d’un chariot gris à 2 larges compartiments. Les tresses des têtes de ses balais pointant vers le ciel bougent d’avant en arrière en fonction de la surface au sol.
Elle arrive à hauteur d’un autre chariot, deux compartiments à déchets lui aussi, une petite tête digitale juchée entre les deux bacs révèle un visage simplifié sur fond noir, deux points pour les yeux et un sourire vague. Bleu électrique, couleur officielle de la confiance. Parfois il cligne d’un œil, aléatoirement, sans voir aucun des enfants qui l’entourent, circonspects. Une coquille vide.
Les enfants arborent les mêmes sourires de curiosité un peu confus qu’on peut observer dans les premières vidéos urbaines en noir et blanc. L’employée, elle, n’accorde aucun regard à la machine, elle la contourne sans animosité pour tout ce qu’elle pourrait représenter. De l’indifférence. Plus que 3 ans avant la retraite de toute façon.
Ce robot est presque inutile. Il déambule comme un damné le long d’un hall interminable où des poubelles statiques sont postées tous les 10 mètres. Son tri sélectif ne récolte presque rien. Les voyageurs pressés l’ignorent, l’esquivent, soufflent quand ils sont contraints de le faire. Il a plusieurs temps de retard sur son environnement. Il aurait pu être équipé d’un kit de nettoyage au sol, de patins polissants, d’une carte holographique des étages et des portes d’embarquement, d’un diffuseur de parfum signature, d’un listing des horaires de départs, d’une voix qui répondrait aux questions en temps réel. Rien de tout cela. Il se cogne presque aux rangées de fauteuils dans un schéma de trajectoires aléatoires.
C’est pourtant ici et maintenant que s’entrechoquent deux époques. La naissance de la robotique autonome et la mort du labeur répétitif humain. Le point de bascule, sous nos yeux. Une créature de chair qui a répété les mêmes gestes des milliers de fois prendra bientôt sa retraite pour céder sa place à une créature synthétique, enjouée et volontaire, d’une patience infinie, qui perfectionnera sa technique et servira des millions d’usagers durant les siècles à venir.
2026, Oct 12 - Switzerland, Geneva- The transition of cleaning operations - Transition de la technique de surface
2026, Oct 13 - Bay of Bengal, 39,000 feet altitude - Golfe du Bengale, 39,000 pieds d’altitude
Geneva Airport. A female employee in her fifties moves through the cold, gleaming aisles of Terminal 1, near gate C55. Her gait is visibly worn, moving with economy, her hand gripping the side metal handle of a gray cart with two large compartments. The broom heads, with their bristles pointing skyward, sway back and forth depending on the floor surface.
She reaches another cart, also with two waste compartments, where a small digital head perched between the two bins reveals a simplified face on a black background, two dots for eyes and a vague smile. Electric blue, the official color of trust. Sometimes it winks randomly, without noticing any of the children surrounding it, looking on with wonder. An empty shell.
The children wear the same slightly confused expressions of curiosity that can be seen in early black-and-white urban videos. The employee, for her part, pays no attention to the machine; she bypasses it without animosity for everything it might represent. Indifference. Only 3 years left until retirement anyway.
This robot is almost useless. It wanders like a damned soul along an endless hall where static trash cans are stationed every 10 meters. Its selective sorting collects almost nothing. Rushed travelers ignore it, dodge it, and sigh when they are forced to step around it. It is several steps behind its environment. It could have been equipped with a floor-cleaning kit, polishing pads, a holographic map of the floors and boarding gates, a signature scent diffuser, a listing of departure times, and a voice that answers questions in real time. None of that. It nearly bumps into the rows of armchairs in a pattern of random trajectories.
Yet here and now, two eras collide. The birth of autonomous robotics and the death of repetitive human labor. The tipping point, right before our eyes. A creature of flesh who has repeated the same gestures thousands of times will soon retire to make way for a synthetic creature, cheerful, willing, infinitely patient, that will perfect its technique and serve millions of users for centuries to come.
Aéroport de Genève. Une employée dans la cinquantaine se déplace dans les allées froides et reluisantes du terminal 1, au niveau de la porte C55. Elle est visiblement usée dans sa démarche, se déplace avec économie, agrippée sur la poignée métallique latérale d’un chariot gris à 2 larges compartiments. Les tresses des têtes de ses balais pointant vers le ciel bougent d’avant en arrière en fonction de la surface au sol.
Elle arrive à hauteur d’un autre chariot, deux compartiments à déchets lui aussi, une petite tête digitale juchée entre les deux bacs révèle un visage simplifié sur fond noir, deux points pour les yeux et un sourire vague. Bleu électrique, couleur officielle de la confiance. Parfois il cligne d’un œil, aléatoirement, sans voir aucun des enfants qui l’entourent, circonspects. Une coquille vide.
Les enfants arborent les mêmes sourires de curiosité un peu confus qu’on peut observer dans les premières vidéos urbaines en noir et blanc. L’employée, elle, n’accorde aucun regard à la machine, elle la contourne sans animosité pour tout ce qu’elle pourrait représenter. De l’indifférence. Plus que 3 ans avant la retraite de toute façon.
Ce robot est presque inutile. Il déambule comme un damné le long d’un hall interminable où des poubelles statiques sont postées tous les 10 mètres. Son tri sélectif ne récolte presque rien. Les voyageurs pressés l’ignorent, l’esquivent, soufflent quand ils sont contraints de le faire. Il a plusieurs temps de retard sur son environnement. Il aurait pu être équipé d’un kit de nettoyage au sol, de patins polissants, d’une carte holographique des étages et des portes d’embarquement, d’un diffuseur de parfum signature, d’un listing des horaires de départs, d’une voix qui répondrait aux questions en temps réel. Rien de tout cela. Il se cogne presque aux rangées de fauteuils dans un schéma de trajectoires aléatoires.
C’est pourtant ici et maintenant que s’entrechoquent deux époques. La naissance de la robotique autonome et la mort du labeur répétitif humain. Le point de bascule, sous nos yeux. Une créature de chair qui a répété les mêmes gestes des milliers de fois prendra bientôt sa retraite pour céder sa place à une créature synthétique, enjouée et volontaire, d’une patience infinie, qui perfectionnera sa technique et servira des millions d’usagers durant les siècles à venir.
What day is it? How many hours of jet lag since the last layover? How many millions of germs absorbed from the 250 other passengers, my ass crushed from sitting for so long. Sticky skin and a stiff neck.
I’m not watching any entertainment. My focus is glued to the flight map. Distance traveled, time remaining before landing, names of cities flown over, headwinds, all of this genuinely matters to me.
I make sure the aircraft doesn't veer off course and, should that happen, I would inform the crew. Multiple sources of quick-release sugars in my blood. My role is vital. It’s my defense mechanism.
We shouldn't be here, above a raging Bay of Bengal, 4.7 km deep in places, hurtling at 869 km/h through pitch darkness, buffeted by winds at -56.5 degrees Celsius, at 39,000 feet altitude.
Quel jour sommes-nous? Combien d’heures de décalage depuis la dernière escale? Combien de millions de germes des 250 autres passagers absorbés, le cul broyé de rester assis. La peau collante et la nuque raide.
Je ne regarde aucun divertissement. Mon attention est rivée sur la carte de vol. Distance parcourue, temps restant avant atterrissage, noms des villes survolées, vent de tête, tout ceci m’importe sincèrement.
Je m’assure que l’appareil ne dévie pas de sa trajectoire et au cas échéant, en ferais part à l’équipage. Plusieurs sources de sucres rapides dans le sang. Mon rôle est capital. C’est mon mécanisme de défense.
Nous ne devrions pas être ici, au-dessus d’un golfe du Bengale déchaîné et profond de 4.7km par endroits, lancés à 869 km/h dans un noir absolu, chahutés par des vents à -56.5 degrés Celsius, à 39.000 pieds d’altitude.








2026, Oct 14 : Singapore, River Valley : The mist that swallowed colors - La brume qui avalait les couleurs
2026, Oct 16 - Singapore, East Coast Park - The missing signage - La signalétique manquante
A absolute, gray mist has fallen over the city. Thick and milky, it crackles when you touch it, like an old cathode-ray television.
It has swallowed the colors of the flowers and trees. The children no longer laugh, and the tropical birds keep quiet. The taste of burning wood.
"Hell is playing out north of Sumatra” the taxi driver confided in me, his eyes fixed on the rearview mirror. The fires. The wind. El Niño. Indonesia. Otherness.
The authorities issue daily reports. The mist is hard to accept for a country that rarely loses control. They are considering legal action.
Our throats send us very faint signals. FFP2, N95, KN95, DS2, KF94, P2. That old memory. Some people are wearing them in the street.
Une brume grise et absolue est tombée sur la ville, épaisse, laiteuse, elle grésille quand on la touche, comme une vieille télévision cathodique.
Elle a avalé les couleurs des fleurs et des arbres. Les enfants ne rient plus, les oiseaux tropicaux observent le silence. Le goût du bois brûlé.
L’enfer se joue au nord de Sumatra, le chauffeur de taxi m’a confié, les yeux dans le rétroviseur. Les feux. Le vent. El Niño. L’Indonésie. L’altérité.
Les autorités dressent un bilan journalier. La brume est mal vécue par un pays qui perd rarement le contrôle. Elles envisagent la justice.
Nos gorges nous envoient des signaux très légers. FFP2, N95, KN95, DS2, KF94, P2. Ce vieux souvenir. Certains le portent dans la rue.
State notices plastered everywhere: bike paths, recent sightings of deadly box jellyfish, restrictions on dogs in foot-washing pools, restrictions on children's play areas to those under 13, strong currents, no-smoking park, fishing, picnicking, and smuggling prohibited under penalty of a fine.
Singapore and the era wrapping around it are drunk on rules and control. It would be interesting to evaluate how quickly the disappearance of these messages of fear and vigilance would reduce collective anxiety or, conversely, contribute to increasing it, leaving a humanity helpless at losing this manual of proper conduct. If we could only keep one sign, it would be the one nowhere to be seen: "Put your fucking cell phones away."
Put your cell phones away and stare at the ocean until nightfall. Put your cell phones away and watch your children play; they exist through your eyes. Put your cell phones away and approach a stranger; their story will haunt you for years. Put your cell phones away and run until your lungs become incandescent. Put your cell phones away and lift your chin; you might cross paths with the gaze of a lifetime.
The end of the world is a children's park without children, now inhabited by food service workers on break, sitting on the ground or hidden in corners, heads lowered, sometimes physically close but mentally disconnected, in a deathly silence, defeated by their cell phones.
Les communications d’état placardées partout: voies cyclables, observation récente de méduses-boites mortelles, restriction d’accès des pédiluves aux chiens, restriction d’accès des jeux d’enfants aux enfants de moins de 13 ans, courants forts, parc non-fumeur, pêche, pique-nique et contrebande interdits sous peine d’amende.
Singapour et l’époque qui l’enrobe sont ivres de règles et de contrôle. Il serait intéressant d’évaluer à quelle vitesse la disparition de ces messages de peur et de vigilance réduirait l’anxiété collective ou, au contraire, contribuerait à l’accentuer, laissant une humanité désemparée de perdre ce manuel du savoir-être. Si nous ne devions garder qu’un panneau, ce serait celui qu’on ne voit nulle part: « Rangez vos putains de téléphones portables »
Rangez vos téléphones portables et fixez l’océan jusqu’à la nuit tombée. Rangez vos téléphones portables et observez vos enfants jouer, ils existent à travers votre regard. Rangez vos téléphones portables et abordez un étranger, son histoire vous hantera des années. Rangez vos téléphones portables et courez jusqu’à ce que vos poumons deviennent incandescents. Rangez vos téléphones portables et levez le nez, vous pourriez croiser le regard d’une vie entière.
La fin du monde, c’est un parc d’enfants sans enfants, dorénavant habité par des employés de restauration en pause, assis par terre où cachés dans des recoins, la tête baissée, parfois physiquement proches mais mentalement déconnectés, dans un silence de mort, vaincus par leur téléphone portable.








2026, Oct 14 - Singapour, Orchard Road - Metallic orchards - Vergers métalliques
2026, Oct 16 - Singapore, East Coast Park - Strait mythology - Mythologie du détroit
Orchard Road. Two centuries ago, plantations of fruit, nutmeg, and pepper lined this road. A simple orchard track. Globalization was already driving prices down, pests were devastating crops. Ruined backs. The weariness of trudging through swamps.
2026, the 2.2 km of this narrow urban ribbon are lined with different kinds of fruit. Bank transactions, leads, and compulsive decisions are harvested here now. Its literal meaning has become metaphorical. In 1840, we would have watched this with our mouths agape.
Motionless, hypersensitive, enduring the storm of everything trying to seduce you at the same time. Nasi Lemak, claw machines, Yves Saint Laurent bags, portable fans. Do I need anything here? Brushing past humanity drowned in OLED screens and iced tea.
Orchard Road. Il y a deux siècles, des plantations de fruits, de muscadiers et de poivriers bordaient cette route. Un simple chemin de vergers. La mondialisation faisait déjà chuter les valeurs, les parasites ravageaient les cultures. les dos en ruine. L’usure de piétiner les marécages.
2026, les 2.2km de ce fin ruban urbain sont bordés d’autres fruits. On y récolte désormais transactions bancaires, leads et décisions compulsives. Son sens littéral est devenu métaphorique. En 1840, nous aurions assisté à ceci la bouche ouverte.
Immobile, hypersensible, encaisser la tempête de tout ce qui essaie de vous séduire en même temps. Nasi Lemak, machines à peluches, sac Yves Saint Laurent, ventilateurs portatifs. Ai-je besoin de quoi que ce soit ici? Frôler l’humanité noyée dans les écrans OLED et le thé glacé.
A few steps on the thin strip of tamed nature running along the strait. In the distance, immense phantom silhouettes.
Container ships, bulk carriers, tankers, tugboats, chemical tankers, light logistics operations vessels.
A sanctuary of almost invisible giants, mired in a mist so thick that their greenish lights are turned on in broad daylight.
Their austere aesthetic, their unknown origin, and the tortured beings who populate them evoke an infinitely exotic mythology.
The palm trees sway in an atmosphere of imminent catastrophe. Offline at the edge of the world, we have not received the news.
Quelques pas sur la fine langue de nature maîtrisée qui longe le détroit. Au loin, d’immenses silhouettes fantômes.
Porte-conteneurs, vraquiers, tankers, remorqueurs, chimiquiers, navires d’opérations logistiques légères.
Un sanctuaire de géants presque invisibles, englués dans une brume si épaisse que leurs phares verdâtres sont allumés en plein jour.
Leur esthétique austère, leur provenance inconnue, les êtres torturés qui les peuplent évoquent une mythologie infiniment exotique.
Les palmiers s’agitent dans une ambiance de catastrophe imminente. Hors-ligne au bord du monde, nous n’avons pas reçu la nouvelle.




2026, Oct 16 - Singapore, East Coast Park - Strait mythology - Mythologie du détroit
2026, Oct 12 - Switzerland, Geneva- The transition of cleaning operations - Transition de la technique de surface
A few steps on the thin strip of tamed nature running along the strait. In the distance, immense phantom silhouettes.
Container ships, bulk carriers, tankers, tugboats, chemical tankers, light logistics operations vessels.
A sanctuary of almost invisible giants, mired in a mist so thick that their greenish lights are turned on in broad daylight.
Their austere aesthetic, their unknown origin, and the tortured beings who populate them evoke an infinitely exotic mythology.
The palm trees sway in an atmosphere of imminent catastrophe. Offline at the edge of the world, we have not received the news.
Quelques pas sur la fine langue de nature maîtrisée qui longe le détroit. Au loin, d’immenses silhouettes fantômes.
Porte-conteneurs, vraquiers, tankers, remorqueurs, chimiquiers, navires d’opérations logistiques légères.
Un sanctuaire de géants presque invisibles, englués dans une brume si épaisse que leurs phares verdâtres sont allumés en plein jour.
Leur esthétique austère, leur provenance inconnue, les êtres torturés qui les peuplent évoquent une mythologie infiniment exotique.
Les palmiers s’agitent dans une ambiance de catastrophe imminente. Hors-ligne au bord du monde, nous n’avons pas reçu la nouvelle.
Geneva Airport. A female employee in her fifties moves through the cold, gleaming aisles of Terminal 1, near gate C55. Her gait is visibly worn, moving with economy, her hand gripping the side metal handle of a gray cart with two large compartments. The broom heads, with their bristles pointing skyward, sway back and forth depending on the floor surface.
She reaches another cart, also with two waste compartments, where a small digital head perched between the two bins reveals a simplified face on a black background, two dots for eyes and a vague smile. Electric blue, the official color of trust. Sometimes it winks randomly, without noticing any of the children surrounding it, looking on with wonder. An empty shell.
The children wear the same slightly confused expressions of curiosity that can be seen in early black-and-white urban videos. The employee, for her part, pays no attention to the machine; she bypasses it without animosity for everything it might represent. Indifference. Only 3 years left until retirement anyway.
This robot is almost useless. It wanders like a damned soul along an endless hall where static trash cans are stationed every 10 meters. Its selective sorting collects almost nothing. Rushed travelers ignore it, dodge it, and sigh when they are forced to step around it. It is several steps behind its environment. It could have been equipped with a floor-cleaning kit, polishing pads, a holographic map of the floors and boarding gates, a signature scent diffuser, a listing of departure times, and a voice that answers questions in real time. None of that. It nearly bumps into the rows of armchairs in a pattern of random trajectories.
Yet here and now, two eras collide. The birth of autonomous robotics and the death of repetitive human labor. The tipping point, right before our eyes. A creature of flesh who has repeated the same gestures thousands of times will soon retire to make way for a synthetic creature, cheerful, willing, infinitely patient, that will perfect its technique and serve millions of users for centuries to come.
Aéroport de Genève. Une employée dans la cinquantaine se déplace dans les allées froides et reluisantes du terminal 1, au niveau de la porte C55. Elle est visiblement usée dans sa démarche, se déplace avec économie, agrippée sur la poignée métallique latérale d’un chariot gris à 2 larges compartiments. Les tresses des têtes de ses balais pointant vers le ciel bougent d’avant en arrière en fonction de la surface au sol.
Elle arrive à hauteur d’un autre chariot, deux compartiments à déchets lui aussi, une petite tête digitale juchée entre les deux bacs révèle un visage simplifié sur fond noir, deux points pour les yeux et un sourire vague. Bleu électrique, couleur officielle de la confiance. Parfois il cligne d’un œil, aléatoirement, sans voir aucun des enfants qui l’entourent, circonspects. Une coquille vide.
Les enfants arborent les mêmes sourires de curiosité un peu confus qu’on peut observer dans les premières vidéos urbaines en noir et blanc. L’employée, elle, n’accorde aucun regard à la machine, elle la contourne sans animosité pour tout ce qu’elle pourrait représenter. De l’indifférence. Plus que 3 ans avant la retraite de toute façon.
Ce robot est presque inutile. Il déambule comme un damné le long d’un hall interminable où des poubelles statiques sont postées tous les 10 mètres. Son tri sélectif ne récolte presque rien. Les voyageurs pressés l’ignorent, l’esquivent, soufflent quand ils sont contraints de le faire. Il a plusieurs temps de retard sur son environnement. Il aurait pu être équipé d’un kit de nettoyage au sol, de patins polissants, d’une carte holographique des étages et des portes d’embarquement, d’un diffuseur de parfum signature, d’un listing des horaires de départs, d’une voix qui répondrait aux questions en temps réel. Rien de tout cela. Il se cogne presque aux rangées de fauteuils dans un schéma de trajectoires aléatoires.
C’est pourtant ici et maintenant que s’entrechoquent deux époques. La naissance de la robotique autonome et la mort du labeur répétitif humain. Le point de bascule, sous nos yeux. Une créature de chair qui a répété les mêmes gestes des milliers de fois prendra bientôt sa retraite pour céder sa place à une créature synthétique, enjouée et volontaire, d’une patience infinie, qui perfectionnera sa technique et servira des millions d’usagers durant les siècles à venir.
2026, Oct 16 - Singapore, East Coast Park - The missing signage - La signalétique manquante
2026, Oct 13 - Bay of Bengal, 39,000 feet altitude - Golfe du Bengale, 39,000 pieds d’altitude
State notices plastered everywhere: bike paths, recent sightings of deadly box jellyfish, restrictions on dogs in foot-washing pools, restrictions on children's play areas to those under 13, strong currents, no-smoking park, fishing, picnicking, and smuggling prohibited under penalty of a fine.
Singapore and the era wrapping around it are drunk on rules and control. It would be interesting to evaluate how quickly the disappearance of these messages of fear and vigilance would reduce collective anxiety or, conversely, contribute to increasing it, leaving a humanity helpless at losing this manual of proper conduct. If we could only keep one sign, it would be the one nowhere to be seen: "Put your fucking cell phones away."
Put your cell phones away and stare at the ocean until nightfall. Put your cell phones away and watch your children play; they exist through your eyes. Put your cell phones away and approach a stranger; their story will haunt you for years. Put your cell phones away and run until your lungs become incandescent. Put your cell phones away and lift your chin; you might cross paths with the gaze of a lifetime.
The end of the world is a children's park without children, now inhabited by food service workers on break, sitting on the ground or hidden in corners, heads lowered, sometimes physically close but mentally disconnected, in a deathly silence, defeated by their cell phones.
Les communications d’état placardées partout: voies cyclables, observation récente de méduses-boites mortelles, restriction d’accès des pédiluves aux chiens, restriction d’accès des jeux d’enfants aux enfants de moins de 13 ans, courants forts, parc non-fumeur, pêche, pique-nique et contrebande interdits sous peine d’amende.
Singapour et l’époque qui l’enrobe sont ivres de règles et de contrôle. Il serait intéressant d’évaluer à quelle vitesse la disparition de ces messages de peur et de vigilance réduirait l’anxiété collective ou, au contraire, contribuerait à l’accentuer, laissant une humanité désemparée de perdre ce manuel du savoir-être. Si nous ne devions garder qu’un panneau, ce serait celui qu’on ne voit nulle part: « Rangez vos putains de téléphones portables »
Rangez vos téléphones portables et fixez l’océan jusqu’à la nuit tombée. Rangez vos téléphones portables et observez vos enfants jouer, ils existent à travers votre regard. Rangez vos téléphones portables et abordez un étranger, son histoire vous hantera des années. Rangez vos téléphones portables et courez jusqu’à ce que vos poumons deviennent incandescents. Rangez vos téléphones portables et levez le nez, vous pourriez croiser le regard d’une vie entière.
La fin du monde, c’est un parc d’enfants sans enfants, dorénavant habité par des employés de restauration en pause, assis par terre où cachés dans des recoins, la tête baissée, parfois physiquement proches mais mentalement déconnectés, dans un silence de mort, vaincus par leur téléphone portable.
What day is it? How many hours of jet lag since the last layover? How many millions of germs absorbed from the 250 other passengers, my ass crushed from sitting for so long. Sticky skin and a stiff neck.
I’m not watching any entertainment. My focus is glued to the flight map. Distance traveled, time remaining before landing, names of cities flown over, headwinds, all of this genuinely matters to me.
I make sure the aircraft doesn't veer off course and, should that happen, I would inform the crew. Multiple sources of quick-release sugars in my blood. My role is vital. It’s my defense mechanism.
We shouldn't be here, above a raging Bay of Bengal, 4.7 km deep in places, hurtling at 869 km/h through pitch darkness, buffeted by winds at -56.5 degrees Celsius, at 39,000 feet altitude.
Quel jour sommes-nous? Combien d’heures de décalage depuis la dernière escale? Combien de millions de germes des 250 autres passagers absorbés, le cul broyé de rester assis. La peau collante et la nuque raide.
Je ne regarde aucun divertissement. Mon attention est rivée sur la carte de vol. Distance parcourue, temps restant avant atterrissage, noms des villes survolées, vent de tête, tout ceci m’importe sincèrement.
Je m’assure que l’appareil ne dévie pas de sa trajectoire et au cas échéant, en ferais part à l’équipage. Plusieurs sources de sucres rapides dans le sang. Mon rôle est capital. C’est mon mécanisme de défense.
Nous ne devrions pas être ici, au-dessus d’un golfe du Bengale déchaîné et profond de 4.7km par endroits, lancés à 869 km/h dans un noir absolu, chahutés par des vents à -56.5 degrés Celsius, à 39.000 pieds d’altitude.




2026, Oct 14 - Singapour, Orchard Road - Metallic orchards - Vergers métalliques
Orchard Road. Two centuries ago, plantations of fruit, nutmeg, and pepper lined this road. A simple orchard track. Globalization was already driving prices down, pests were devastating crops. Ruined backs. The weariness of trudging through swamps.
2026, the 2.2 km of this narrow urban ribbon are lined with different kinds of fruit. Bank transactions, leads, and compulsive decisions are harvested here now. Its literal meaning has become metaphorical. In 1840, we would have watched this with our mouths agape.
Motionless, hypersensitive, enduring the storm of everything trying to seduce you at the same time. Nasi Lemak, claw machines, Yves Saint Laurent bags, portable fans. Do I need anything here? Brushing past humanity drowned in OLED screens and iced tea.
Orchard Road. Il y a deux siècles, des plantations de fruits, de muscadiers et de poivriers bordaient cette route. Un simple chemin de vergers. La mondialisation faisait déjà chuter les valeurs, les parasites ravageaient les cultures. les dos en ruine. L’usure de piétiner les marécages.
2026, les 2.2km de ce fin ruban urbain sont bordés d’autres fruits. On y récolte désormais transactions bancaires, leads et décisions compulsives. Son sens littéral est devenu métaphorique. En 1840, nous aurions assisté à ceci la bouche ouverte.
Immobile, hypersensible, encaisser la tempête de tout ce qui essaie de vous séduire en même temps. Nasi Lemak, machines à peluches, sac Yves Saint Laurent, ventilateurs portatifs. Ai-je besoin de quoi que ce soit ici? Frôler l’humanité noyée dans les écrans OLED et le thé glacé.




2026, Oct 17 - Singapour, River Valley - Room 351, reconfiguration - Chambre 351, reconfiguration
Brutal awakening. The noise of major friction. Like an immense metal file at work, right under my bed. No shaking, however, just a sliding motion, which rules out the possibility of an earthquake.
Disoriented and with my eyes closed, I reached out with one hand for the heavy gray curtain separating the concrete room from the outside. Commotion in the hallway, raised voices calling out to one another. Unusually loud for this place. Other tourists.
Light flooded the lower portion of the room, offering me a glimpse outside. Room 351, 3rd floor, I should be seeing the street and the bored guard in front of the large gate of the glass residence opposite. That is not the case.
I get up, finally gathering my wits to understand what is happening. I flood the room with light and realize, bewildered, that the entire building has risen several meters higher. Nor is it stationary, judging by my focal point.
The Japanese utility trucks whose company names I could read yesterday have become small white cubes surrounded by thin, indistinguishable silhouettes that do not seem to grasp the scale of the event.
I look up. What is the surrounding area telling us? A dull screeching forces me to press my hands against my ears. I try to recall yesterday's landscape, the varying heights of the buildings, the generic hotel names.
In the distance, lost in the mist, an immense cylindrical concrete tower entangled with metal slowly contorts as it pushes toward the sky in a sort of jerky breath. Varied vegetation erupts from the balconies.
My window cracks and stretches upward before my eyes. Opposite, Zyon, the new glass development that sprung from the ground two years earlier, dislocates and collapses onto itself like a soft transparent dough, exposing the lives of the people behind it.
Symbiosis. Concrete, thick vines, re-agglomerated broken glass, broad tropical leaves. The condominium security guards tap the top of their small surveillance screens to reduce the static while finishing their bento.
Room 351.
Reconfiguration.
Réveil brutal. Le bruit d’une friction majeure. Comme une immense lime à métaux à l’œuvre, sur laquelle se trouverait mon lit. Aucun tremblement toutefois, juste un glissement, ce qui évince l’éventualité d’un séisme.
Désorienté et les yeux clos, j’ai cherché d’une main le grand rideau gris qui sépare la chambre de béton du dehors. De l’agitation dans le couloir, des voix s’interpellent, d’un niveau sonore élevé. Inhabituel en ces lieux. D’autres touristes.
La lumière a inondé la partie basse de la chambre et m’a permis d’entrevoir le dehors. Chambre 351, 3ème étage, je devrais voir la rue et le garde qui s’ennuie devant la grande grille du logement de verre en face. Ce n’est pas le cas.
Je me lève, enfin regroupé à comprendre ce qui se passe. J’inonde la chambre de lumière et constate, désemparé, que le bâtiment entier a pris plusieurs mètres de hauteur. Il n’est d’ailleurs pas immobile, à en juger mon point de fixation.
Les camions utilitaires japonais sur lesquels, hier, je pouvais lire les noms d’entreprise sont devenus de petits cubes blancs autour desquels circulent de fines silhouettes indiscernables, ne semblant pas réaliser l’ampleur de l’événement.
Je lève les yeux. Que racontent les alentours? Un crissement sourd me pousse à plaquer mes mains contre mes oreilles. J’essaie de me souvenir du paysage d’hier, les différences d’altitude des immeubles, les noms génériques des hôtels.
Au loin, perdue dans la brume, une immense tour cylindrique de béton enchevêtrée de métal se contorsionne lentement en poussant vers le ciel, dans une sorte de respiration saccadée. Une végétation variée jaillit des balcons.
Ma fenêtre craque et s’étire en hauteur sous mes yeux. En face, Zyon, le programme neuf en verre qui a jailli de terre deux ans plus tôt se disloque et se tasse, comme une pâte molle transparente laissant entrevoir la vie des gens derrière.
Symbiose. Béton, lianes épaisses, verre brisé ré-aggloméré, larges feuilles tropicales. Les gardiens des condominiums tapent le sommet de leurs petits écrans de surveillance pour atténuer la friture en terminant leur bento.
Chambre 351.
Reconfiguration.



2026, Oct 16 - Singapore, East Coast Park - Strait mythology - Mythologie du détroit
A few steps on the thin strip of tamed nature running along the strait. In the distance, immense phantom silhouettes.
Container ships, bulk carriers, tankers, tugboats, chemical tankers, light logistics operations vessels.
A sanctuary of almost invisible giants, mired in a mist so thick that their greenish lights are turned on in broad daylight.
Their austere aesthetic, their unknown origin, and the tortured beings who populate them evoke an infinitely exotic mythology.
The palm trees sway in an atmosphere of imminent catastrophe. Offline at the edge of the world, we have not received the news.
Quelques pas sur la fine langue de nature maîtrisée qui longe le détroit. Au loin, d’immenses silhouettes fantômes.
Porte-conteneurs, vraquiers, tankers, remorqueurs, chimiquiers, navires d’opérations logistiques légères.
Un sanctuaire de géants presque invisibles, englués dans une brume si épaisse que leurs phares verdâtres sont allumés en plein jour.
Leur esthétique austère, leur provenance inconnue, les êtres torturés qui les peuplent évoquent une mythologie infiniment exotique.
Les palmiers s’agitent dans une ambiance de catastrophe imminente. Hors-ligne au bord du monde, nous n’avons pas reçu la nouvelle.
2026, Oct 16 - Singapore, East Coast Park - The missing signage - La signalétique manquante
State notices plastered everywhere: bike paths, recent sightings of deadly box jellyfish, restrictions on dogs in foot-washing pools, restrictions on children's play areas to those under 13, strong currents, no-smoking park, fishing, picnicking, and smuggling prohibited under penalty of a fine.
Singapore and the era wrapping around it are drunk on rules and control. It would be interesting to evaluate how quickly the disappearance of these messages of fear and vigilance would reduce collective anxiety or, conversely, contribute to increasing it, leaving a humanity helpless at losing this manual of proper conduct. If we could only keep one sign, it would be the one nowhere to be seen: "Put your fucking cell phones away."
Put your cell phones away and stare at the ocean until nightfall. Put your cell phones away and watch your children play; they exist through your eyes. Put your cell phones away and approach a stranger; their story will haunt you for years. Put your cell phones away and run until your lungs become incandescent. Put your cell phones away and lift your chin; you might cross paths with the gaze of a lifetime.
The end of the world is a children's park without children, now inhabited by food service workers on break, sitting on the ground or hidden in corners, heads lowered, sometimes physically close but mentally disconnected, in a deathly silence, defeated by their cell phones.
Les communications d’état placardées partout: voies cyclables, observation récente de méduses-boites mortelles, restriction d’accès des pédiluves aux chiens, restriction d’accès des jeux d’enfants aux enfants de moins de 13 ans, courants forts, parc non-fumeur, pêche, pique-nique et contrebande interdits sous peine d’amende.
Singapour et l’époque qui l’enrobe sont ivres de règles et de contrôle. Il serait intéressant d’évaluer à quelle vitesse la disparition de ces messages de peur et de vigilance réduirait l’anxiété collective ou, au contraire, contribuerait à l’accentuer, laissant une humanité désemparée de perdre ce manuel du savoir-être. Si nous ne devions garder qu’un panneau, ce serait celui qu’on ne voit nulle part: « Rangez vos putains de téléphones portables »
Rangez vos téléphones portables et fixez l’océan jusqu’à la nuit tombée. Rangez vos téléphones portables et observez vos enfants jouer, ils existent à travers votre regard. Rangez vos téléphones portables et abordez un étranger, son histoire vous hantera des années. Rangez vos téléphones portables et courez jusqu’à ce que vos poumons deviennent incandescents. Rangez vos téléphones portables et levez le nez, vous pourriez croiser le regard d’une vie entière.
La fin du monde, c’est un parc d’enfants sans enfants, dorénavant habité par des employés de restauration en pause, assis par terre où cachés dans des recoins, la tête baissée, parfois physiquement proches mais mentalement déconnectés, dans un silence de mort, vaincus par leur téléphone portable.
2026, Oct 17 - Singapore, River Valley - The useful man - L’homme utile
He no longer knows his age. Time has carved deep furrows into his face, like a dry riverbed. Short, neat, white hair. He wears a blue maintenance polo shirt in impeccable condition. He could be 97 years old.
Every morning from 8 to 10 AM, in the rising humid heat, he sweeps the riverbanks. He does not speak, exchanges no words with the runners, the cyclists, or the passing families. He is fully devoted to his task.
His working area is very small. A few square meters beyond which he does not stray. An archaic broom, a cart. A slow, measured discipline, built over decades, undisturbed by anything.
He could buy himself a birdcage, sit beside it, and watch the world go by. Instead, he claims his right to social usefulness. He chooses to stand, to walk, to make this small corner of the world a little cleaner.
To stop, is that to begin to die?
Il ne sait plus son âge. Le temps a creusé son visage de sillons profonds, comme un lit de rivière à sec. Les cheveux courts, entretenus, blancs. Il porte un polo d’entretien bleu dans un état impeccable. Il pourrait avoir 97 ans.
Chaque matin de 8h à 10h, dans la chaleur humide naissante, il balaie les abords de rivière. Il ne parle pas, n’échange aucun mot avec les coureurs, les cyclistes, les familles de passage. Il est pleinement dévoué à sa tâche.
Son périmètre de travail est très restreint. Quelques mètres carrés au-delà desquels ils ne s’éloigne pas. Un balais archaïque, un chariot. Une discipline lente, mesurée, construite sur des décennies, que rien ne dérange.
Il pourrait s’acheter une cage à oiseaux, s’asseoir à côté et regarder passer le monde. À la place, il réclame son droit à l’utilité sociale. Il choisit d’être debout, de marcher, de rendre un peu plus propre ce carré de monde.
S’arrêter, est-ce commencer à mourir?

2026, Oct 18 - Singapore, River Valley - Techno-tropicalism - Techno-tropicalisme
This equatorial nation transforms climatic constraints into an engine of invention. The vaporous heat and monsoon rains could have imposed an architecture of retreat.
Instead, they become raw material: porous breathable facades, hanging gardens, bioclimatic orientation, cross-ventilation, sunshades, lush policy.
Trees made of steel, buildings made of vast leaves. Waterfalls cascading indoors. Cathedrals of vapor. Cocoons of glass. Flora and technology finally cease to oppose each other.
In a country without a hinterland, without natural resources, technology is a matter of survival. Fine data is harvested, and every technological ambition is met with a smile.
The result is an intimate relationship with the future. Pragmatic, devoid of melancholy and mistrust, unlike a European Union enduring the sluggish end of a cycle.
Cette nation équatoriale transforme la contrainte climatique en moteur d’invention. La chaleur vaporeuse et les pluies de mousson auraient pu imposer une architecture de repli.
Elles deviennent au contraire une matière première: façades poreuses respirantes, jardins suspendus, orientation bioclimatique, ventilation traversante, brises-soleil, lush policy.
Arbres faits d’acier, bâtiments de vastes feuilles. Cascades qui s’écoulent à l’intérieur. Cathédrales de vapeur. Cocons de verre. Végétal et technique cessent enfin de s'opposer.
Dans un pays sans arrière-pays, sans ressources naturelles, la technologie est une question de survie. On récolte de la data fine, on sourit à toute ambition technologique.
En résulte une relation intime au futur. Pragmatique, dénuée de mélancolie et de méfiance comme c’est le cas d’une Union Européenne vivant une poussive fin de cycle.




2026, Oct 17 - Singapour, River Valley - Room 351, reconfiguration - Chambre 351, reconfiguration
Brutal awakening. The noise of major friction. Like an immense metal file at work, right under my bed. No shaking, however, just a sliding motion, which rules out the possibility of an earthquake.
Disoriented and with my eyes closed, I reached out with one hand for the heavy gray curtain separating the concrete room from the outside. Commotion in the hallway, raised voices calling out to one another. Unusually loud for this place. Other tourists.
Light flooded the lower portion of the room, offering me a glimpse outside. Room 351, 3rd floor, I should be seeing the street and the bored guard in front of the large gate of the glass residence opposite. That is not the case.
I get up, finally gathering my wits to understand what is happening. I flood the room with light and realize, bewildered, that the entire building has risen several meters higher. Nor is it stationary, judging by my focal point.
The Japanese utility trucks whose company names I could read yesterday have become small white cubes surrounded by thin, indistinguishable silhouettes that do not seem to grasp the scale of the event.
I look up. What is the surrounding area telling us? A dull screeching forces me to press my hands against my ears. I try to recall yesterday's landscape, the varying heights of the buildings, the generic hotel names.
In the distance, lost in the mist, an immense cylindrical concrete tower entangled with metal slowly contorts as it pushes toward the sky in a sort of jerky breath. Varied vegetation erupts from the balconies.
My window cracks and stretches upward before my eyes. Opposite, Zyon, the new glass development that sprung from the ground two years earlier, dislocates and collapses onto itself like a soft transparent dough, exposing the lives of the people behind it.
Symbiosis. Concrete, thick vines, re-agglomerated broken glass, broad tropical leaves. The condominium security guards tap the top of their small surveillance screens to reduce the static while finishing their bento.
Room 351.
Reconfiguration.
Réveil brutal. Le bruit d’une friction majeure. Comme une immense lime à métaux à l’œuvre, sur laquelle se trouverait mon lit. Aucun tremblement toutefois, juste un glissement, ce qui évince l’éventualité d’un séisme.
Désorienté et les yeux clos, j’ai cherché d’une main le grand rideau gris qui sépare la chambre de béton du dehors. De l’agitation dans le couloir, des voix s’interpellent, d’un niveau sonore élevé. Inhabituel en ces lieux. D’autres touristes.
La lumière a inondé la partie basse de la chambre et m’a permis d’entrevoir le dehors. Chambre 351, 3ème étage, je devrais voir la rue et le garde qui s’ennuie devant la grande grille du logement de verre en face. Ce n’est pas le cas.
Je me lève, enfin regroupé à comprendre ce qui se passe. J’inonde la chambre de lumière et constate, désemparé, que le bâtiment entier a pris plusieurs mètres de hauteur. Il n’est d’ailleurs pas immobile, à en juger mon point de fixation.
Les camions utilitaires japonais sur lesquels, hier, je pouvais lire les noms d’entreprise sont devenus de petits cubes blancs autour desquels circulent de fines silhouettes indiscernables, ne semblant pas réaliser l’ampleur de l’événement.
Je lève les yeux. Que racontent les alentours? Un crissement sourd me pousse à plaquer mes mains contre mes oreilles. J’essaie de me souvenir du paysage d’hier, les différences d’altitude des immeubles, les noms génériques des hôtels.
Au loin, perdue dans la brume, une immense tour cylindrique de béton enchevêtrée de métal se contorsionne lentement en poussant vers le ciel, dans une sorte de respiration saccadée. Une végétation variée jaillit des balcons.
Ma fenêtre craque et s’étire en hauteur sous mes yeux. En face, Zyon, le programme neuf en verre qui a jailli de terre deux ans plus tôt se disloque et se tasse, comme une pâte molle transparente laissant entrevoir la vie des gens derrière.
Symbiose. Béton, lianes épaisses, verre brisé ré-aggloméré, larges feuilles tropicales. Les gardiens des condominiums tapent le sommet de leurs petits écrans de surveillance pour atténuer la friture en terminant leur bento.
Chambre 351.
Reconfiguration.
2026, Oct 19 - Singapore, River Valley - The absorption - L'absorption
About twenty meters away, a group of employees from the Great World mall taking a break outside the building. Some are smoking, seated on a step; others wander in circles, lost in thought. A young woman on her phone, her head arched in a position of extreme withdrawal. The angle is unnatural, her neck looks broken, she dissociates from her body in a retreat toward the ground. Her forehead touches the screen of the digital device, which she holds with her two pale, frail hands.
In a dull, slow suction, her screen absorbs her face from her forehead to her upper lip. She does not fight it, curling up in a rigid motion that causes her to fall forward. Now on the ground, the surrounding employees step back a few paces without ever looking up. The phone, with a mineral heavy weight, lying on its back on the pavement, has now swallowed her entire face. Her arms hang limp, the palms of her hands flat against the asphalt, a diffused light emanating from beneath her skull. The body seems to have withered, the muscles have dissolved, and a bluish glow filters through her skin.
An invisible signal sounds, and the employees head back to work. Frozen amidst the movement that irrigates the streets, the young woman remains behind, an empty shell.
À une vingtaine de mètres, un groupe d’employés du mall Great World en pause hors du bâtiment. Certains fument assis sur une marche, d’autres tournent en cercle perdus dans leurs pensées. Une jeune femme sur son téléphone, la tête arquée dans une position de repli extrême. L’angle ne va pas, sa nuque semble brisée, elle se dissocie de son corps dans une fuite vers le sol. Son front touche l’écran de l’objet digital, qu’elle tient de ses deux mains blanches et frêles.
Dans une succion sourde et lente, son écran lui aspire le visage du front à la lèvre supérieure. Elle ne se débat pas, se recroqueville dans un mouvement rigide qui la fait tomber en avant. Maintenant au sol, les employés autour s’éloignent de quelques pas sans lever le nez. Le téléphone, d’une lourdeur minérale, sur le dos au sol, a maintenant englouti son visage entier. Les bras pendent, le plat de chaque main sur le bitume, une lumière diffuse sous le crâne. Le corps a comme fané, les muscles ont fondu et la peau laisse filtrer une lueur bleutée.
Un signal invisible retentit et les employés reprennent le chemin du travail. Figée dans le mouvement qui irrigue les rues, la jeune femme reste, coquille vide.



2026, Oct 23 - Singapore, Tiong Bahru - In the heart of the statuary cemetery - Dans le coeur du cimetière statuaire
Tucked between Tiong Bahru and the district of old hotel complexes lining the river, a small compact square of greenery, anchored to the ground, scorning the race for verticality all around.
No ambitious real estate development has managed to raze it, dig it up, or pack the soil with giant cylinders to build yet another gleaming, forgettable shopping mall.
A palpable, sepulchral, almost dangerous strangeness reigns here. The noise of traffic and double-decker buses neutralizes as it passes by. At its center, silence becomes absolute.
Statuettes of Chinese lions are arranged across a flat lawn. They loom over the narrow strip of sidewalk that dares to run past them. You sense them more than you see them.
Their sizes vary: some no larger than small felines, others big enough to stop a vehicle dead at full speed. Their respective stones tell different stories.
In the heart of the site, traffic flows barely ten meters away without a sound, as scooters and vans lean slightly. Thin white mushrooms grow too fast.
A little higher up, an isolated statuette has been surrounded by blue plastic barriers. Put up with an unfinished sense of urgency, as if to contain something before disappearing.
I shouldn't be here. Yet I stay, welcoming a growing and inexplicable urge to touch the grass, to dig my hands into it and rip out handfuls with protruding roots.
Night had fallen over the city when I left the premises, overwhelmed by the violence of urban decibels. My mind caught in the mist, my thoughts numbed, and dirt beneath my fingernails.
Encaissé entre Tiong Bahru et le quartier des vieux complexes hoteliers bordants la rivière, un petit carré regroupé de verdure, ancré au sol, méprisant la course à la verticalité tout autour.
Aucun programme immobilier ambitieux n’est parvenu à le raser, le creuser, et venir tasser le sol avec des cylindres géants pour y bâtir un énième centre commercial luisant et anecdotique.
Il y règne une étrangeté palpable, sépulcrale, presque dangereuse. Le bruit de la circulation et du bus à étages se neutralise en passant devant. En son centre, le silence devient total.
Des statuettes de lions chinois y sont disposées sur une surface d’herbe plate. Elles surplombent le liseret de trottoir qui se risque à passer devant. On les devine plus qu’on ne les voit.
Leurs tailles varient, certaines pas plus grandes que de petits félins, d’autres suffisantes à arrêter net un véhicule à pleine vitesse. Leurs pierres respectives racontent des histoires différentes.
Dans le cœur du lieu, la circulation passe à dix mètres à peine, sans aucun bruit, les scooters et vans japonais se courbent légèrement. De fins champignons blancs poussent trop vite.
Un peu plus haut, une statuette isolée a été entourée de barrières de plastique bleues. Dans une urgence incomplète, comme s’il fallait circonscrire quelque chose et disparaître.
Je ne devrais pas être là. J’y reste toutefois, accueillant une envie grandissante et inexplicable de toucher l’herbe, d’y enfoncer mes mains et d’en arracher des poignées aux racines saillantes.
La nuit s’est abattue sur la ville quand j’ai quitté les lieux, submergé par la violence des décibels urbains. l’esprit retenu dans les brumes, les pensées anesthésiées, et la terre sous les ongles.






2026, Oct 17 - Singapore, River Valley - The useful man - L’homme utile
He no longer knows his age. Time has carved deep furrows into his face, like a dry riverbed. Short, neat, white hair. He wears a blue maintenance polo shirt in impeccable condition. He could be 97 years old.
Every morning from 8 to 10 AM, in the rising humid heat, he sweeps the riverbanks. He does not speak, exchanges no words with the runners, the cyclists, or the passing families. He is fully devoted to his task.
His working area is very small. A few square meters beyond which he does not stray. An archaic broom, a cart. A slow, measured discipline, built over decades, undisturbed by anything.
He could buy himself a birdcage, sit beside it, and watch the world go by. Instead, he claims his right to social usefulness. He chooses to stand, to walk, to make this small corner of the world a little cleaner.
To stop, is that to begin to die?
Il ne sait plus son âge. Le temps a creusé son visage de sillons profonds, comme un lit de rivière à sec. Les cheveux courts, entretenus, blancs. Il porte un polo d’entretien bleu dans un état impeccable. Il pourrait avoir 97 ans.
Chaque matin de 8h à 10h, dans la chaleur humide naissante, il balaie les abords de rivière. Il ne parle pas, n’échange aucun mot avec les coureurs, les cyclistes, les familles de passage. Il est pleinement dévoué à sa tâche.
Son périmètre de travail est très restreint. Quelques mètres carrés au-delà desquels ils ne s’éloigne pas. Un balais archaïque, un chariot. Une discipline lente, mesurée, construite sur des décennies, que rien ne dérange.
Il pourrait s’acheter une cage à oiseaux, s’asseoir à côté et regarder passer le monde. À la place, il réclame son droit à l’utilité sociale. Il choisit d’être debout, de marcher, de rendre un peu plus propre ce carré de monde.
S’arrêter, est-ce commencer à mourir?
2026, Oct 18 - Singapore, River Valley - Techno-tropicalism - Techno-tropicalisme
This equatorial nation transforms climatic constraints into an engine of invention. The vaporous heat and monsoon rains could have imposed an architecture of retreat.
Instead, they become raw material: porous breathable facades, hanging gardens, bioclimatic orientation, cross-ventilation, sunshades, lush policy.
Trees made of steel, buildings made of vast leaves. Waterfalls cascading indoors. Cathedrals of vapor. Cocoons of glass. Flora and technology finally cease to oppose each other.
In a country without a hinterland, without natural resources, technology is a matter of survival. Fine data is harvested, and every technological ambition is met with a smile.
The result is an intimate relationship with the future. Pragmatic, devoid of melancholy and mistrust, unlike a European Union enduring the sluggish end of a cycle.
Cette nation équatoriale transforme la contrainte climatique en moteur d’invention. La chaleur vaporeuse et les pluies de mousson auraient pu imposer une architecture de repli.
Elles deviennent au contraire une matière première: façades poreuses respirantes, jardins suspendus, orientation bioclimatique, ventilation traversante, brises-soleil, lush policy.
Arbres faits d’acier, bâtiments de vastes feuilles. Cascades qui s’écoulent à l’intérieur. Cathédrales de vapeur. Cocons de verre. Végétal et technique cessent enfin de s'opposer.
Dans un pays sans arrière-pays, sans ressources naturelles, la technologie est une question de survie. On récolte de la data fine, on sourit à toute ambition technologique.
En résulte une relation intime au futur. Pragmatique, dénuée de mélancolie et de méfiance comme c’est le cas d’une Union Européenne vivant une poussive fin de cycle.









2026, Oct 19 - Singapore, River Valley - The absorption - L'absorption
About twenty meters away, a group of employees from the Great World mall taking a break outside the building. Some are smoking, seated on a step; others wander in circles, lost in thought. A young woman on her phone, her head arched in a position of extreme withdrawal. The angle is unnatural, her neck looks broken, she dissociates from her body in a retreat toward the ground. Her forehead touches the screen of the digital device, which she holds with her two pale, frail hands.
In a dull, slow suction, her screen absorbs her face from her forehead to her upper lip. She does not fight it, curling up in a rigid motion that causes her to fall forward. Now on the ground, the surrounding employees step back a few paces without ever looking up. The phone, with a mineral heavy weight, lying on its back on the pavement, has now swallowed her entire face. Her arms hang limp, the palms of her hands flat against the asphalt, a diffused light emanating from beneath her skull. The body seems to have withered, the muscles have dissolved, and a bluish glow filters through her skin.
An invisible signal sounds, and the employees head back to work. Frozen amidst the movement that irrigates the streets, the young woman remains behind, an empty shell.
À une vingtaine de mètres, un groupe d’employés du mall Great World en pause hors du bâtiment. Certains fument assis sur une marche, d’autres tournent en cercle perdus dans leurs pensées. Une jeune femme sur son téléphone, la tête arquée dans une position de repli extrême. L’angle ne va pas, sa nuque semble brisée, elle se dissocie de son corps dans une fuite vers le sol. Son front touche l’écran de l’objet digital, qu’elle tient de ses deux mains blanches et frêles.
Dans une succion sourde et lente, son écran lui aspire le visage du front à la lèvre supérieure. Elle ne se débat pas, se recroqueville dans un mouvement rigide qui la fait tomber en avant. Maintenant au sol, les employés autour s’éloignent de quelques pas sans lever le nez. Le téléphone, d’une lourdeur minérale, sur le dos au sol, a maintenant englouti son visage entier. Les bras pendent, le plat de chaque main sur le bitume, une lumière diffuse sous le crâne. Le corps a comme fané, les muscles ont fondu et la peau laisse filtrer une lueur bleutée.
Un signal invisible retentit et les employés reprennent le chemin du travail. Figée dans le mouvement qui irrigue les rues, la jeune femme reste, coquille vide.








2026, Oct 23 - Singapore, Tiong Bahru - In the heart of the statuary cemetery - Dans le coeur du cimetière statuaire
Tucked between Tiong Bahru and the district of old hotel complexes lining the river, a small compact square of greenery, anchored to the ground, scorning the race for verticality all around.
No ambitious real estate development has managed to raze it, dig it up, or pack the soil with giant cylinders to build yet another gleaming, forgettable shopping mall.
A palpable, sepulchral, almost dangerous strangeness reigns here. The noise of traffic and double-decker buses neutralizes as it passes by. At its center, silence becomes absolute.
Statuettes of Chinese lions are arranged across a flat lawn. They loom over the narrow strip of sidewalk that dares to run past them. You sense them more than you see them.
Their sizes vary: some no larger than small felines, others big enough to stop a vehicle dead at full speed. Their respective stones tell different stories.
In the heart of the site, traffic flows barely ten meters away without a sound, as scooters and vans lean slightly. Thin white mushrooms grow too fast.
A little higher up, an isolated statuette has been surrounded by blue plastic barriers. Put up with an unfinished sense of urgency, as if to contain something before disappearing.
I shouldn't be here. Yet I stay, welcoming a growing and inexplicable urge to touch the grass, to dig my hands into it and rip out handfuls with protruding roots.
Night had fallen over the city when I left the premises, overwhelmed by the violence of urban decibels. My mind caught in the mist, my thoughts numbed, and dirt beneath my fingernails.
Encaissé entre Tiong Bahru et le quartier des vieux complexes hoteliers bordants la rivière, un petit carré regroupé de verdure, ancré au sol, méprisant la course à la verticalité tout autour.
Aucun programme immobilier ambitieux n’est parvenu à le raser, le creuser, et venir tasser le sol avec des cylindres géants pour y bâtir un énième centre commercial luisant et anecdotique.
Il y règne une étrangeté palpable, sépulcrale, presque dangereuse. Le bruit de la circulation et du bus à étages se neutralise en passant devant. En son centre, le silence devient total.
Des statuettes de lions chinois y sont disposées sur une surface d’herbe plate. Elles surplombent le liseret de trottoir qui se risque à passer devant. On les devine plus qu’on ne les voit.
Leurs tailles varient, certaines pas plus grandes que de petits félins, d’autres suffisantes à arrêter net un véhicule à pleine vitesse. Leurs pierres respectives racontent des histoires différentes.
Dans le cœur du lieu, la circulation passe à dix mètres à peine, sans aucun bruit, les scooters et vans japonais se courbent légèrement. De fins champignons blancs poussent trop vite.
Un peu plus haut, une statuette isolée a été entourée de barrières de plastique bleues. Dans une urgence incomplète, comme s’il fallait circonscrire quelque chose et disparaître.
Je ne devrais pas être là. J’y reste toutefois, accueillant une envie grandissante et inexplicable de toucher l’herbe, d’y enfoncer mes mains et d’en arracher des poignées aux racines saillantes.
La nuit s’est abattue sur la ville quand j’ai quitté les lieux, submergé par la violence des décibels urbains. l’esprit retenu dans les brumes, les pensées anesthésiées, et la terre sous les ongles.


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